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De I Love Lucy à The Handmaid’s Tale, représentation des femmes dans les séries (partie 3) : féminisme devant et derrière la caméra

Mieux représentées dans les séries, les femmes sont aussi plus nombreuses derrière la caméra. Une présence qui n’est pas étrangère aux multiples problématiques qu’affrontent les héroïnes dans la fiction actuelle.

La féminisation du mot n’est pas très heureuse ; il faut pourtant s’habituer au terme de showrunneuse, le rôle incombant de plus en plus souvent à des femmes. Pour rappel et grossièrement défini, le showrunner supervise chaque étape d’une série et coordonne le travail des équipes techniques, en veillant notamment à la cohérence du récit, à l’identité et à la direction prise par la fiction dont il est souvent (mais pas toujours) le créateur. Une fonction longtemps restée l’apanage des hommes. Si dans les années 1970, la scénariste Charlotte Brown devient la showrunneuse de Rhoda et que Diane English créé Murphy Brown dans les années 1980, elles font figure d’exception, dans un monde encore largement masculin.

Si l’on est encore loin de la parité, on s’en rapproche toujours davantage. Avec la multiplication des réseaux de production et de diffusion, et donc des fictions proposées au public, les showrunneuses sont de plus en plus présentes. Conséquence directe, les statistiques montrent qu’elles ont tendance à engager plus de femmes en tant que scénaristes, productrices, réalisatrices ou à des postes techniques – comme Melissa Rosenberg qui, on l’a dit, n’a choisi que des réalisatrices pour la saison 2 de Jessica Jones. Cette évolution se traduit aussi dans la fiction en elle-même , qui propose un regard différent et véhicule une image plus diversifiée et plus réaliste des héroïnes.

Orange is the new black, série chorale et carcérale au féminin pluriel

Pour ne retenir que quelques noms dans l’actualité récente, citons  Shonda Rhimes qui, avec Grey’s Anatomy, Scandal ou Murder, a mis au cœur de ses séries des personnages féminins marquants : des femmes indépendantes, exerçant dans des domaines fortement masculins (la chirurgie, la politique ou le droit), et souvent sous-représentées à la télévision en raison de leur couleur de peau ou de leur orientation sexuelle. De son côté, avec Orange is the new black, Kenji Kohan a imposé une galerie de protagonistes féminines atypiques et enthousiasmantes, avec chacune une histoire et une personnalité. Jill Soloway, se penche avec finesse et sensibilité sur le parcours d’un personnage transsexuel dans Trasnparent, et livre avec I love Dick une série expérimentale sur le désir féminin.  

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Amy Shermann-Palladino, créatrice de Gilmore Girls, aborde avec fraîcheur et humour les relations mère-fille. Dana Calvo a magnifiquement traité le thème de l’émancipation féminine et de la lutte pour l’égalité salariale dans les années 1970, avec sa série Good Girls Revolt et ses héroïnes, employées d’un magazine d’information sous-payées et cantonnées à des rôles subalternes. Enfin, Janet Tamaro s’est emparée des romans de Tess Geritsen pour créer la série policière Rizzoli & Isles.

Issa Rae, l’un des visages des héroïnes de la fiction actuelle

Dans le même temps, les écrans ont été envahis par des séries créées, écrites, interprétées et parfois réalisées par des femmes, qui se mettent ainsi en scène via un double fictif. On pense évidemment à Girls de Lena Dunham, mais aussi à Better Things de Pamela Adlon, Insecure de Issa Rae, SMILF de Frankie Show, Fleabag de Phoebe Waller-Bridge, One Mississipi de Tig Notaro, ou Crazy ex-girlfriend de Rachel Bloom. Maternité, vie professionnelle, sexe, relations amoureuses, amitié, dépression, racisme, maladie, violences sexuelles, régimes (et plus largement diktats esthétiques imposés par la société) : autant de thèmes déjà abordés auparavant, mais en général par des hommes – quand bien même ils écrivaient pour des personnages féminins. Ces séries proposent donc un nouveau regard qui traduit le plus souvent l’expérience vécue par les créatrices / auteures / actrices.

A ce stade, se pose la question de la « genrification » d’une œuvre artistique (ici, d’une série). Existe-t-il une écriture masculine et une écriture féminine ? Les hommes et les femmes traitent-ils de sujets différents, ont-ils des approches divergentes ? Au premier abord, on serait tenté de répondre par l’affirmative. Les séries précédemment citées ont une autre vision et présentent des personnages féminins diversifiés dans des situations réalistes (même si Crazy Ex-girlfriend, avec son comique outrancier et ses séquences de comédies musicales, les poussent à l’extrême.) C’est assez logique, les créatrices et auteures traduisant dans la fiction leur vécu et leurs expériences, nécessairement différentes de celles que peuvent connaître les hommes. Elles abordent ainsi des sujets de préoccupation, sérieux ou plus futiles, inédits dans la fiction (Au hasard : on reparle de Crazy Ex-Girlfriend et de son « Period Sex » très politiquement incorrect!).

Mais à y regarder de plus près, on est moins catégorique. Dans des genres totalement différents, ce sont bien des showrunneuses qui sont ou ont été à la tête de séries comme Marvel’s Agents of S.H.I.E.L.D. (Maurissa Tancharoen), Fresh off the boat (Nahnatchka Khan), Westworld (Lisa Joy), Ray Donovan (Ann Biderman), Altered Carbon (Laeta Kalogridis), Empire (Ilene Chaiken), Esprits Criminels (Erica Messer) ou Power (Courtney Kemp). Soit des séries qui ne sont pas centrées sur des héroïnes ou des problématiques que l’on pourrait qualifier de spécifiquement féminines.

Après Sex & The City, Darren Star trouve d’autres héroïnes avec Younger

A contrario, plusieurs séries récentes, créées et dirigées par des hommes,  mettent en scène des personnages féminins : Borgen (Adam Price), The Fall (Alan Cubitt), Big Little Lies (David E. Kelley), The Handmaid’s Tale (Bruce Miller), Younger (Darren star), Godless (Scott Frank), ou Nola Darling n’en fait qu’à sa tête (Spike Lee). Comédie, western, drama ou thriller, ces fictions abordent toutes leur récit à travers le regard de leur héroïnes, et enrichissent leur propos d’un sous-texte féministe plus ou moins marqué.

Encore faudrait-il définir ce que l’on entend par « propos féministe » – un débat qui déborde largement du cadre de cet article. Si l’on traite grossièrement la question, il semble évident que les sujets traités par ces séries (violences conjugales, discrimination au travail, viols, maternité, liberté sexuelle) et les personnages qu’elles présentent (femmes indépendantes, femmes de pouvoir, femmes perçues comme simples objets sexuels, mères célibataires ou divorcées) soulèvent une multitude de questions qui, effectivement, ont une  dimension féministe, mais dont les hommes s’emparent autant que les femmes.

Des manifestantes devant le congrès de Washington, contre la réduction du budget du planning familial.

C’est encore une fois la démonstration de la manière dont les séries sont capables de refléter la société, de transposer à l’écran les débats qui l’agitent. Alors que la parole se libère (notamment sur les réseaux sociaux), que femmes et hommes luttent toujours plus ouvertement pour les droits des femmes et contre les violences qu’elles rencontrent au quotidien, des séries comme The Handmaid’s Tale ou The Bold Type prennent une autre dimension. Dans un va-et-vient incessant, les fictions s’appuient sur des mouvements de fond, mais les nourrissent également, voire le précèdent. Un peu partout dans le monde, diverses manifestantes féministes ont endossé la tenue des servantes de The Handmaid’s Tale – comme par exemple lorsqu’elles ont pénétré dans l’enceinte du Sénat du Texas, en Mars 2017 ; la série Liar a raconté l’histoire d’une femme accusant un homme de viol, interrogeant la crédibilité de la parole de l’un et de l’autre, juste avant que n’éclate l’affaire Weinstein.

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On a souvent demandé à Margaret Atwood, auteure de The Handmaid’ Tale, si son roman était féministe. Si l’on considère que l’histoire explore un univers dystopique dans lequel un régime totalitaire patriarcal interdit aux femmes les droits sociaux, économiques et juridiques de base, les résumant globalement aux rôles d’épouses ou de procréatrices, la question semble superfétatoire. Elle se pose en revanche pour une série comme Game Of Thrones, souvent critiquée et présentée comme misogyne, notamment en raison du nombre de scènes de sexe gratuites et du nombre de maltraitances, humiliations et viols subis par les femmes dans la série.

Victimes mais résilientes, les femmes de Game of thrones

La critique est justifiée, mais cette dimension illustre l’ambiguïté relative à la représentation des femmes dans la série : les nus féminins complaisants font d’elles des femmes-objets, et la violence et l’exploitation font d’elles des victimes. Mais c’est finalement dans l’adversité et en surmontant les traumatismes qu’elles se construisent au fil des saisons, entre soif de pouvoir et quête de vengeance. Toutes sont en outre complexes et souvent plus intéressantes que les héros, moins ambivalents. Elles incarnent, chacune à leur manière, un archétype de la femme face au pouvoir : celle qui apprend l’art de la manipulation et de la dissimulation (Sansa, Margery); la guerrière implacable qui s’impose dans un monde masculin (Arya, Brienne de Tarth, Ygritte, Yara Greyjoy) ; celle qui instrumentalise sa sexualité pour prendre l’ascendant sur les hommes (Melisandre),  la femme confrontée à la misogynie de son entourage, prête à tout pour satisfaire sa soif d’ambition (Cersei) ; celle qui s’affranchit du sort qui lui est réservé pour accéder au pouvoir (Daenerys). Embrassant un large spectre d’héroïnes, à la fois sexiste dans sa mise en œuvre et féministe dans son propos, Game of Thrones est, à tout prendre, un bon exemple de la multiple représentation des femmes dans la fiction.

Depuis les années 1950, la représentation des femmes dans les séries n’a cessé d’évoluer, avec des héroïnes toujours plus complexes, mais toujours ancrées dans leur époque. C’est sans doute la raison pour laquelle il reste encore un long chemin à parcourir, dans la fiction comme dans la réalité. La manière dont sont perçues les héroïnes en dit long : on souligne la présence à l’écran d’une femme « puissante », on salue la personnalité d’une héroïne – preuve que, dans l’inconscient collectif, cela fait encore figure d’exception. Oui, on s’enthousiasme devant le personnage de Lagherta, de Buffy ou de Patti Hewes ; personne ne qualifiera Ragnar de « héros fort et indépendant », ne s’extasiera devant les prouesses des frères Winchester de Supernatural parce qu’ils sont des hommes, ou ne s’étonnera de l’ambiguïté morale d’un personnage masculin comme Tony Soprano. Que les héroïnes deviennent des héros comme les autres : voilà ce qui reste à accomplir. En attendant, nolite te bastardes carborundorum…

About author

Traductrice et chroniqueuse, fille spirituelle de Tony Soprano et de Gemma Teller, Fanny Lombard Allegra a développé une addiction quasi-pathologique aux séries. Maîtrisant le maniement du glaive (grâce à Rome), capable de diagnostiquer un lupus (merci Dr House) et de combattre toutes les créatures surnaturelles (vive les frères Winchester), elle n'a toujours rien compris à la fin de Lost et souffre d'un syndrome de stress post-Breaking Bad
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