La semaine dernière, le 20 mai 2026, était projeté pour la première fois à Cannes le film Notre Salut d’Emmanuel Marre. Dans un contexte de tensions politiques, ce n’est pas juste un énième film sur la collaboration qui voit le jour, c’est un véritable pari qui éblouit le public de la Croisette.
Si le film ne sort en salles que le 30 septembre prochain, certains chanceux ont pu (ou pourront dans les prochaines semaines) assister aux quelques avant-premières organisées en France, et y découvrir quelques mois avant les autres ce mélange si particulier de drame et de comédie sur un fond de Seconde Guerre mondiale. Ces derniers temps, les films sur la collaboration, ce n’est pas ce qui manque. Néanmoins, avec Notre Salut, Emmanuel Marre va à contre-courant et propose au public une nouvelle approche du sujet.
Cannes 2026, loin d’être apolitique
Cette année, Cannes a été le théâtre d’une lutte politique particulièrement accrue. Après la tribune anti-Bolloré ou encore la polémique autour de Gilles Lellouche et de son rôle de Jean Moulin dans le film éponyme, les micros des journalistes sont passés de mains en mains pour récolter des avis. Si beaucoup ne s’expriment pas, ce n’est pas le cas de Swann Arlaud, acteur principal de Notre Salut. Ce dernier est connu à l’international, notamment pour son rôle dans Anatomie d’une chute aux côtés de Sandra Hüller. On l’a beaucoup vu ces derniers jours sur les réseaux sociaux, pour l’iconique cigarette roulée fumée sur le tapis rouge par exemple.
À un an des présidentielles, beaucoup trouvent que Notre Salut montre une époque à laquelle la nôtre ressemble de plus en plus. De tous les films sur la collaboration présentés ces derniers temps, celui-ci est définitivement le plus singulier et marquant, tant dans le fond que dans la forme. Dans l’ensemble, les critiques du film sont très positives. Ce dernier a même reçu le Prix du meilleur scénario à Cannes la semaine dernière.
Notre Salut : l’histoire d’une correspondance
Le synopsis
Dans ce film, Emmanuel Marre raconte l’histoire d’une correspondance, celle de son arrière-grand-père Henri Marre et de son arrière-grand-mère Paulette Marre. Henri Marre, c’est l’auteur du livre Notre Salut, dont le film tire son titre. Henri Marre, presque 50 ans, débarque à Vichy en 1940 avec des copies de ce fameux livre sous le bras. On comprend vite qu’il est pauvre, affamé et loin de sa famille. Ce film, c’est l’histoire de sa montée progressive dans le système collaborationniste entre 1940 et 1944.
La démarche
Le réalisateur dit au micro de Libération qu’il souhaitait que le film fasse ressentir au spectateur la même sensation qu’il a ressentie en plongeant dans ces dossiers et lettres, celle de faire face à « une série discontinue de pièces d’archives ». Cette sensation que les séquences ne s’enchaînent pas de manière fluide, qu’il n’y a pas forcément de repère temporel clair, elle donne le sentiment de lire cette correspondance. De la même manière que l’on ne sait pas ce qui se passe entre les lettres, on ne sait pas ce qui se passe entre les séquences.
S’ajoute à cela la performance de Swann Arlaud, qui en a laissé plus d’un bouche bée. Il incarne à la perfection ce personnage désincarné. En effet, le spectateur a un peu de mal à ressentir une quelconque compassion envers le personnage d’Henri Marre, qui au premier abord est un homme relativement « banal ». Il est vague dans ses propos, se greffe à des conversations au travers d’interventions qui nous font nous demander s’il sait réellement de quoi il parle ou s’il reformule des idées qu’il entend en boucle. Cependant la frontière reste floue tout au long du film, puisqu’il semble se convaincre lui-même en tentant de convaincre les autres. Nous n’aurons malgré tout jamais le fin mot de cette histoire, puisque les lettres s’arrêtent.
Notre Salut : un « The Office à Vichy » ?
Ce qui est resté dans la tête des spectateurs, c’est la manière dont Notre Salut est filmé. Parmi ceux qui l’ont vu, on retrouve presque toujours la même remarque : « c’est filmé comme un épisode de The Office ». Emmanuel Marre parle lui-même de son film comme d’un « The Office of Interest ». Le film a en effet été relié à The Zone of Interest (La Zone d’Intérêt), un film de 2024 qui raconte le quotidien d’une famille dont le père est un officier nazi haut placé.
Ce film, dit Emmanuel Marre lui-même, joue sur le « grotesque » pour « échapper à la fascination du mal ». Et c’est vrai que, aussi étonnant que cela puisse paraître, les gens dans la salle riaient très régulièrement. Loin de nous de rire de la collaboration, en fait le film nous fait rire car le personnage principal se retrouve dans des situations ridiculement banales. Il choisit une secrétaire, aménage son bureau, a même le droit à quelques remarques doucement humiliantes de sa femme : bref, monsieur tout le monde.
Encore un film de collabo…?
À l’image du film Les Rayons et les Ombres sorti plus tôt cette année, le film s’appuie sur le flou moral du personnage. Là où le film d’Emmanuel Marre prend une tout autre direction que celui de Xavier Giannoli, c’est dans son rapport au personnage principal. On ne connaîtra jamais les motivations d’Henri Marre. Est-ce qu’il croit vraiment ce qu’il écrit, dit, propage ? Tente-t-il seulement de s’élever pour le confort de sa famille ? En fait, on ne sait pas vraiment, et cette question des motivations reste omniprésente pendant les 2h35 que dure le film, et en sortant.
Dans ce film, Emmanuel Marre ne nous propose pas du tout de réhabiliter un collaborateur. On ne cherche pas à le comprendre, à le plaindre, à l’excuser, simplement à l’observer. La question centrale à laquelle le film répond c’est : quel était le quotidien des collaborateurs et des pétainistes sous Vichy ? Et ça, ça nous rappelle forcément The Zone of Interest, mentionné plus haut (un autre super film, à voir en attendant septembre…).
Attention : spoiler
Bon, on a quelques remarques qui pourraient vous spoiler un peu le film, alors si vous ne l’avez pas encore vu ou que vous détestez de tout votre être savoir quoique ce soit du film à l’avance, vous pouvez passer cette section…
Spoil dans 3, 2, 1…
L’introduction, longue séquence lors d’une soirée mondaine à Vichy, nous permet rapidement de faire un constat : Henri Marre n’est clairement pas à sa place. Ne nous apparaissant pas forcément comme un cerveau de la propagande malgré les nombreux compliments qu’il reçoit sur sa capacité à penser (ce qui a plutôt fait rire la salle), on a l’impression ici d’être face à un haut-parleur.
Rapidement dans le film, Paulette (la femme d’Henri) le décrit comme un lâche. C’est un peu un motif récurrent dans le film : après que la voix de Sandrine Blancke, qui interprète Paulette, traite son mari de lâche dans une de ces lettres, le film propose au spectateur une illustration de ces propos. De nombreuses situations font écho à cette simple phrase, qui font que le spectateur se dit « ah oui, Paulette avait raison, c’est vraiment un lâche ». Tout ça ajoute au ridicule, au « grotesque » comme le qualifie Emmanuel Marre lui-même.
Un autre aspect qui fait que le spectateur a du mal à avoir de l’empathie pour le personnage principal, c’est le volume très faible de scènes d’affection avec sa famille. On comprend vite qu’Henri n’est pas le père de l’année, qu’il n’élève pas vraiment ses enfants. Tout ça, on le ressent aussi grâce à ce qui nous est montré, ou justement, pas montré. Le spectateur n’assiste à aucune scène de baiser entre Henri et Paulette, aucune. Ils sont à plusieurs reprises filmés se câlinant, mais pas plus. Même lorsqu’une scène suggère un rapport sexuel, on n’assiste qu’à l’après, à un moment sans magie, un simple « je vais à la douche ».
Une forme pour le moins originale
Des images façon archives en format carré et en noir et blanc aux plans filmé caméra à l’épaule et flash en plein sur les acteurs, en passant par des zooms et dézooms à la manière de The Office, ce film revisite une forme plus traditionnelle, particulièrement en ce qui concerne les films à dimension historique. Sans oublier l’absence majoritaire de bande son mais la présence de musiques qui dénotent clairement. Live is Life d’Opus (1984), Pop Corn de Greyson Kingsley (1969), de la musique pop rock et électronique, mais surtout de quoi crier à l’anachronisme entre deux petits mouvements d’épaules.
Le mot de la fin
Au final, nous ne sommes pas déçus du film Notre Salut, qui pour de nombreux critiques fait du bien à la sélection du Festival de Cannes 2026. C’est à la fois intéressant d’un point de vue historique mais aussi agréable à regarder et à suivre (et puis drôle, on était franchement surpris de tous les moments de rires !). On ne voit pas vraiment les 2h35 passer tant on a l’impression de suivre un documentaire moderne, presque un vlog par moments… En tout cas, on recommande !