Derrière ce chiffre massif, il n’est pas question d’usage récréatif, mais de patients qui souffrent. Selon une étude Norstat menée en avril 2026 auprès de 1 004 Français pour l’association de patients APAISER S&C, 92 % des sondés sont favorables à l’autorisation du cannabis thérapeutique. Une demande citoyenne portée par des millions de personnes confrontées à la douleur chronique. Récit d’un consensus que la France ne peut plus ignorer.
Une opinion bien plus informée qu’on ne le pense
Le débat sur le cannabis thérapeutique a longtemps souffert d’un présupposé tenace : celui d’une opinion publique mal informée, incapable de distinguer usage médical et consommation récréative. Les données de l’étude Norstat balaient cette idée. 90 % des Français déclarent connaître l’existence du cannabis thérapeutique et comprendre son usage distinct du cannabis récréatif. Le grand public a intégré la nuance que certains décideurs peinent encore à formuler.
On ne parle donc pas ici de joints ni de festivals, mais d’un médicament prescrit, encadré, suivi par des professionnels de santé. La question n’est plus de savoir si l’opinion est prête, mais pourquoi les avancées politiques tardent.
Un soutien massif, mais conditionné à la science
Parmi les 92 % de Français favorables, 72 % souhaitent une autorisation pour toutes les indications dont l’efficacité est scientifiquement démontrée. 20 % conditionnent leur soutien aux pathologies graves ou aux situations d’impasse thérapeutique. L’opinion ne réclame pas un accès libre : elle demande un accès médical, dans un cadre rigoureux, avec un suivi des patients.
« Ce que ce sondage mesure, c’est une maturité collective. Les Français ne demandent pas un accès libre au cannabis. Ils demandent que la médecine puisse s’en saisir là où elle en a besoin », observe Raphaël Clave, directeur de Norstat.
Derrière les chiffres, des vies marquées par la douleur
Pour comprendre l’ampleur de cette demande, il faut prendre la mesure de la réalité qu’elle recouvre. Plus de 12 millions de personnes vivent avec une douleur chronique en France, selon l’Inserm. Douleurs neuropathiques, fibromyalgie, séquelles post-traumatiques, pathologies médullaires rares : autant de situations où la douleur s’installe dans la durée et altère profondément la qualité de vie.
Pour beaucoup de ces patients, les traitements existants ne suffisent pas. Paracétamol, anti-inflammatoires, antidépresseurs, opioïdes : ils n’apportent pas toujours un soulagement satisfaisant et s’accompagnent souvent d’effets secondaires lourds ou de risques de dépendance. C’est dans cette zone d’impasse thérapeutique que le cannabis médical prend tout son sens, comme option complémentaire encadrée.
Dans ce contexte, 73 % des Français estiment que la souffrance des patients n’est pas suffisamment prise en compte dans le débat. Seuls 4 % considèrent qu’elle l’est pleinement. Le constat interroge la capacité du système de santé à répondre à des situations bien identifiées.
La voix de patients trop longtemps inaudibles
L’étude a été commandée par APAISER S&C, association reconnue d’intérêt général qui accompagne depuis 2000 les personnes atteintes de syringomyélie, de malformation de Chiari et de pathologies médullaires rares. Des maladies chroniques douloureuses pour lesquelles les traitements conventionnels sont souvent insuffisants.
« Nos patients ont tout essayé. Les antalgiques, les opioïdes, les protocoles lourds. Beaucoup arrivent à une impasse. Ce sondage dit à voix haute ce que chacun d’eux vit dans le silence : la société française est prête. C’est aux décideurs de l’être aussi », déclare Mado Gilanton, présidente d’APAISER S&C.
Derrière cette parole, une réalité quotidienne. « Nos patients vivent avec des douleurs que peu de gens peuvent imaginer, continues, invalidantes, qui s’installent dans chaque moment du quotidien. Lorsqu’ils parlent du cannabis thérapeutique, ils parlent d’une possibilité de retrouver un peu de stabilité, de sommeil, d’autonomie », explique-t-elle.
La France à contre-courant de ses voisins européens
Pendant que la France hésite, l’Europe a avancé. L’Allemagne autorise la prescription depuis 2017, les Pays-Bas régulent depuis plus de vingt ans, et une vingtaine de pays européens ont déjà intégré le cannabis thérapeutique dans leur système de santé.
La France, elle, a lancé une expérimentation en 2021. Elle a été prolongée. Puis le dossier s’est enlisé. 82 % des Français jugent désormais l’accès actuel insuffisant, et 44 % parlent d’un « retard préoccupant en matière de santé ».
« Certains de nos adhérents nous demandent s’ils doivent partir soigner leurs douleurs ailleurs en Europe. Ce n’est pas une question rhétorique, c’est une question concrète », souligne Mado Gilanton. Lorsque des patients envisagent de traverser la frontière pour se soigner, on ne parle plus de prudence : on parle d’une rupture d’égalité face aux soins.
Une alternative crédible, et non une solution miracle
Personne ne présente le cannabis thérapeutique comme un traitement universel. 89 % des Français le considèrent comme une alternative crédible, et 57 % comme une option « intéressante et nécessaire ». L’idée n’est pas de remplacer les traitements existants, mais de les compléter, dans des situations précises : douleurs neuropathiques résistantes, spasticité liée à la sclérose en plaques, certaines épilepsies sévères ou effets secondaires de chimiothérapies.
La base scientifique progresse également. L’OMS, l’Académie nationale de médecine et l’ANSM reconnaissent l’intérêt d’explorer ces usages. Les cannabinoïdes, notamment THC et CBD, agissent sur le système endocannabinoïde, impliqué dans la régulation de la douleur et de l’inflammation.
Le débat d’opinion est clos, le débat politique reste ouvert
À 92 %, on ne parle plus d’une tendance, mais d’un consensus national. Une rareté en santé publique : connaissance du sujet, soutien à l’autorisation, jugement sur l’accès, perception de la souffrance des patients, tout converge.
« Le débat est à décider, pas à prolonger », rappelle Mado Gilanton. Les Français se sont informés, ils ont compris, ils ont tranché. Reste à savoir combien de temps encore les patients devront attendre. Parce que derrière chaque pourcentage de cette étude, il y a une douleur, un parcours de soins, une vie suspendue à une décision qui ne vient pas.