L’affaire Dany Leprince est l’une des énigmes judiciaires les plus denses et les plus contestées de ces trente dernières années en France. Entre horreur familiale, zones d’ombre de l’enquête et combat acharné pour la révision d’un procès, ce dossier continue de hanter les mémoires. Si beaucoup étaient passé à autre chose, la nouvelle demande de révision du procès et d’annulation de condamnation, qui est examinée ce jeudi 7 mai par la Cour de cassation, réouvre le dossier.
Jusqu’à aujourd’hui, l’affaire était plus ou moins close. Malgré tout, pour l’opinion publique et les historiens du crime, le dossier Leprince n’a jamais cessé d’intéresser. Cette affaire intrigue : celle d’un homme qui a purgé sa peine pour un crime dont beaucoup doutent encore qu’il soit l’unique, ou même le véritable, coupable.
La nuit du carnage : Thorigné-sur-Dué, 1994
Tout commence le lundi 5 septembre 1994 dans le petit village de Thorigné-sur-Dué (Sarthe). Les collègues respectifs de Christian et de Brigitte, ne les voyant pas arriver au travail, se posent des questions. Nelly Hatton, la nourrice de la plus jeune fille du couple, s’étonne que personne ne sois venue la lui déposer. Inquiète, elle se déplace. C’est elle, la première à arriver sur les lieux et à donner l’alarme à la mairie.
Ce lundi matin, Nelly arrive face à une scène sortie tout droit d’un film d’horreur au domicile des Leprince. Quatre membres d’une même famille ont été sauvagement assassinés à l’arme blanche : un hachoir de boucher. Christian Leprince, 34 ans, père de famille. Brigitte, 36 ans, sa femme. Enfin, leurs deux filles, Sandra, 10 ans, et Audrey, 6 ans.
Seule la plus jeune, Solène, alors âgée de 2 ans, est retrouvée saine et sauve dans sa chambre. Le contraste entre la violence inouïe du crime et le calme apparent du voisinage plonge immédiatement la gendarmerie dans l’incompréhension.
Un suspect idéal
Très vite, les soupçons se portent sur le frère aîné de Christian : Dany Leprince. En effet, il se trouve que c’est lui, ce voisinage calme. Il vit dans la maison voisine à celle de son petit frère. Le portrait qui est dressé de lui est celui d’un homme endetté, instable, vivant dans l’ombre d’un frère qui réussissait tout.
Après 46 heures de garde à vue éprouvantes, Dany Leprince craque et avoue avoir tué son frère lors d’une dispute qui aurait dégénéré. Cependant, il n’avoue que le meurtre de Christian et nie avoir tué Brigitte et les deux filles. Quelques jours plus tard, il se rétracte totalement, affirmant que ses aveux ont été extorqués sous la pression des enquêteurs. Depuis, il n’a pas cessé de nier en bloc.
De nombreuses versions différentes
Après la découverte des corps, toute la famille Leprince est incarcérée. Les parents de Christian et DanyLeprince témoignent d’une violence lors de leur garde à vue. Ils auraient été poussés à accuser Dany, et auraient dit n’importe quoi sous la pression des interrogations.
Les témoignages de Martine, la femme de Dany, sont encore plus troublants. Les versions changent, mais dans toutes elle pointe avec certitude Dany comme coupable. Néanmoins, certains éléments ne collent pas, elle s’emmêle, revient sur ces propos.
Célia, la fille de Dany et Martine, présente encore une nouvelle version, bien différente de celles de sa mère. Même si elle dit avoir reconnu son père, elle avoue aussi ne pas savoir où était sa mère et ne pas l’avoir vu jusqu’au lendemain.
Enfin, pour Dany, la garde à vue est un calvaire. Il est incarcéré pendant 46 heures avant d’avouer. Il revient néanmoins très vite sur ces aveux, qu’il affirme avoir fait sous le coup de la pression et à cause des conditions de détention insupportables. S’il ne nie pas la dispute, qui aurait supposément mené au meurtres, il dira par la suite qu’il voulait protéger sa femme et sa fille.
Un procès…sans preuves matérielles ?
En 1997, Dany Leprince comparaît devant les assises de la Sarthe. L’accusation repose essentiellement sur deux éléments. D’abord, les témoignages de sa femme (Martine) et de sa fille aînée (Céline), qui l’accusent directement d’être l’auteur du massacre. Ensuite, le mobile financier et la jalousie fraternelle. On se rend malgré tout compte par la suite que la situation financière de Dany et Martine n’était pas si catastrophique qu’on le prétendait. Si les parents des deux garçons affirment qu’ils étaient prêts à aider financièrement leurs enfants, la fouille du domicile de Dany et Martine a révélé des sommes d’argent assez importantes cachées dans la maison. Ils témoignent aussi que Martine était plutôt jalouse de l’argent du couple voisin.
Pourtant, le dossier est profondément vide. Aucune trace d’ADN, aucune empreinte digitale de Dany n’est retrouvée sur la scène de crime ou sur l’arme supposée (un hachoir retrouvé dans un étang). Malgré ses dénégations et l’absence de preuves irréfutables, il est condamné à la perpétuité avec 22 ans de sûreté .
La bataille pour la révision
Dès sa condamnation, des voix s’élèvent pour dénoncer une erreur judiciaire. Plusieurs éléments troublants font surface : le rôle de l’épouse et de la fille et leurs témoignages qui ont varié de manière spectaculaire au cours de l’instruction notamment. Certains pensent qu’elles en savaient beaucoup plus qu’elles ne l’ont dit. On se dit aussi que le massacre de quatre personnes avec une telle violence aurait dû laisser des traces massives sur le tueur. Or, Dany Leprince n’avait aucune égratignure ni trace de sang sur ses vêtements de la soirée. L’arme du crime intrigue, elle aussi Plus tard, des experts ont en effet remis en cause le fait que l’arme retrouvée soit celle du crime.
En 2005, la Commission de révision des condamnations pénales est saisie. En 2010, Dany Leprince est libéré provisoirement en attendant une éventuelle révision de son procès. C’est un fait exceptionnel pour la justice française.
L’espoir est de courte durée. En 2011, la Cour de révision rejette sa demande, estimant qu’il n’y a pas d’élément « nouveau » suffisant pour annuler la condamnation de 1997. Dany Leprince retourne donc en prison. Il sortira finalement en 2012 en liberté conditionnelle. En 2015 et en 2016, une nouvelle enquête, puis une nouvelle incarceration et une nouvelle libération s’ajoutent aux rebondissements de l’affaire.
En 2021, 2025, et maintenant 2026, requêtes de révision, investigations, verdicts et appels pleuvent… Malgré tout, sa position sur son innocence n’a pas changé. À la sortie de l’audience d’aujourd’hui (7 mai 2026), Dany Leprince apparaît ému. La décision de la Cour de cassation est attendue le 2 juillet 2026.