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On regarde ou pas ? La peste, adaptation de Camus, sur France 2

Adapter Camus et La Peste est un sacré défi et une vraie mission de service public en fiction. Vraie mission et vraie réussite ?

La peste en mode anticipation

Annoncée lors de la conférence de presse de France Télévisions à La Rochelle en septembre 2022, l’adaptation de La peste de Camus entre en tournage en avril 2023 et passe une petite tête à Canneséries 24 heures avant le début du tournage. Moins d’un an plus tard, la série débarque sur France 2 avec la promesse de tenir en haleine le public avec une série qui évoque une pandémie, un confinement le tout enrobée de l’extrême-droite au pouvoir. Une vraie ambition à laquelle une belle distribution s’est prêtée :

Nous sommes au début de la série, en 2030 dans une société où résonnent étrangement les craintes et les préoccupations d’aujourd’hui. Cette société sort à peine de la vague des épidémies Covid. Et la peste qu’elle rencontre est autrement plus redoutable… Alors que l’on a appris à vivre avec les variants saisonniers de la Covid, on découvre dans cette ville du Sud un nouveau variant du bacille de la peste baptisé YP2. Faute de traitement, le gouvernement central va décider, afin d’épargner le reste du pays, de boucler la ville ; puis d’y appliquer un mystérieux « Plan D » dont nous découvrirons peu à peu les monstrueux ressorts…

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« Le parti pris du talentueux duo de scénaristes Gilles Taurand et Georges-Marc Benamou de projeter l’intrigue dans un récit d’anticipation nous a immédiatement séduits et offre une relecture inédite de ce célèbre roman précurseur. » (Anne Holmès). La réalisation de cette œuvre télévisuelle a été confiée à Antoine Garceau (déjà à l’origine des Particules élémentaires) et portée par une distribution somptueuse : Frédéric Pierrot (Dr Bernard Rieux), Hugo Becker (Sylvain Rambert), Johan Heldenbergh (Jean Tarrou), Judith Chemla (Lucie Ferrières), Pascale Arbillot (Juliette Rieux), Sofia Essaïdi (Laurence Molinier). Mais pour quel résultat ?

« Cette foule en joie ignore que le bacille de la peste ne meurt jamais et qu’il peut se réveiller à tout moment »

C’était l’un de nos projets les plus attendus et c’est malheureusement une vraie déception à laquelle on voulait pourtant croire tout au long du visionnage de la série.
Elle démarrait pourtant bien avec un vraie parti pris d’actualiser un roman, monument de la littérature française. On salue la prise de risque de transposer en 2030 dans une société proche de la nôtre et de nos préoccupations les enjeux présents dans le roman d’origine. Le soucis est que la série tente beaucoup de choses, prend des libertés par rapport au roman de Camus mais ne va pas jusqu’au bout. On a très souvent l’impression que ces bonnes idées sont soit pas abouties, soit carrément mal traitées.

L’un des exemples est la place des femmes dans la série. Il a été décidé d’en ajouter au récit car leur présence manquait dans le roman de Camus et c’est en effet une décision nécessaire et judicieuse. Les auteurs ont donc créé certains personnages qui apparaissent dans la série. A l’image de Laurence (Sofia Essaïdi), brillante scientifique qui va confirmer les craintes du virus de la peste … mais qui n’a que quelques scènes sur l’ensemble des deux premiers épisodes, puis quelques scènes à la fin de l’épisode 4.
Le cas de Juliette Rieux (Pascale Arbillot) n’est guère mieux puisqu’en tant que personne à risques face au virus, il faut vite lui faire quitter la ville, elle ne reviendra qu’à la fin de l’épisode 4. Et l’on ne parle pas du fait que tout l’appareil gouvernemental, qu’il soit national ou local, n’est contrôlé que par des hommes. Ca pourrait être un parti pris mais en l’absence d’explication, on doit se contenter du fait que ça semble être seulement un choix scénaristique. Si on met de côté Lucie (Judith Chemla), les personnages féminins ne sont pas autant à l’équilibre dans le récit que l’affiche ne le laisse penser. Ils sont même globalement sacrifiés.

Des choix pas assez assumés et tranchés

La série démarre pourtant plutôt bien pour poser le climat de cette société proche de la nôtre sur lequel tout va se jouer. Comme dans toute histoire portant sur une catastrophe « annoncée », Antoine Garceau assume un petit côté « Dents de la mer » dans les prémices de l’histoire : face au risque de catastrophe économique engendré par une possible épidémie à l’approche de la saison estivale, les autorités font le choix de foncer et de ne pas tenir compte des alertes. C’est plutôt bien pensé et ça installe une tension réelle. Mais ça ne va jamais beaucoup plus loin car vient se greffer dessus une histoire liée à la situation politique qui malheureusement enchaîne les clichés. Si on comprend qu’on est dans un état policier qui se durcit, on choisit de déconnecter l’intrigue de la peste de celle plus politique. Quand il s’agit de les réunir par la force des choses, tout paraît bancal et caricatural. A l’image de cette jeune recrue de la milice qui semble propice à être plus radical que ses pères … mais qui bascule de l’autre côté très (trop) rapidement.

On aurait en fait préféré des choix plus cohérents qui percutent la société. Ainsi, on sait qu’on est dans une société post-covid parce qu’on nous le dit plus qu’on ne le voit. On aurait pu imaginer voir la société ne pas vouloir remettre le couvert avec des mesures jugées liberticides et se rebeller sans voir la menace venir, obligeant ainsi le pouvoir à se durcir et appliquer « le plan D ». On pouvait ainsi utiliser l’uchronie pour ce qu’elle est : un moyen de questionner notre époque et nos réactions possibles. Si la série ambitionne de le faire, elle n’y parvient généralement pas.

Ou alors quitte à réinventer La peste, peut-être aurait-on pu imaginer de « casser » le matériel d’origine et centrer l’intrigue en un lieu clos, par exemple un hôpital ou mieux une prison. La promesse faite à la fin de l’épisode 3 de se focaliser sur un lieu clos – la prison – est porteuse de beaucoup d’enjeux. Mais une nouvelle fois, dès l’épisode 4 (sans entrer dans les détails), la promesse ne va pas jusqu’au bout et c’est dommage.

A lire aussi : Les plus grandes dictatures du monde (3/3) : La Biélorussie, la dernière dictature d’Europe

Une belle mise en scène et une belle distribution ne suffisent à pas à palier certains choix scénaristiques

La série ne va pas assez loin et n’est sans doute pas assez radicale dans les questionnements opérés par un sujet aussi fort

Une vraie déception quant au traitement des personnages féminins dans la série

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Rédacteur en chef du pôle séries, animateur de La loi des séries et spécialiste de la fiction française
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