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L’enquête argentine: chaos au pays

Cette série d’articles vise à comprendre le système de recyclage de la ville de Buenos Aires (Argentine) et le rôle central qu’y jouent les cartoneros. Ces personnes qui passent leurs journées à ramasser les déchets recyclables dans les rues de la ville. Retour sur leur apparition, leur manière de s’organiser et sur les caractéristiques. Analyse d’un mouvement qui va bien au-delà la collecte de déchets.

Aboutissement de plusieurs années d’instabilité, la crise de 2001, à la fois politique, économique et sociale est paradoxale. Si elle a amené la population argentine à des niveaux de pauvreté extrêmes, elle a aussi été le théâtre d’innovations sociales. Au programme, collapse(s), luttes et organisations alternatives.

Brève histoire d’un effondrement

En cette fin de siècle, l’Argentine sort d’une décennie de privatisations et de dérégulation sous la présidence de Carlos Menem. En dépit de l’application des mesures prônées par le FMI et le consensus de Washington, l’économie est au plus mal. Déficit public, difficultés à rembourser la dette et une équivalence monétaire avec le dollar plus que difficile à tenir. En 2000 et 2001, la situation se dégrade peu à peu et finalement le gouvernement met en place le “Corralito”, une mesure économique limitant les retraits d’argent pour éviter une crise bancaire.

Pour la population argentine, déjà affectée par les politiques économiques antérieures, c’est l’effort de trop. La tension sociale accumulée au cours des mois précédents éclate finalement en décembre 2001. Commence alors à souffler un véritable vent de révolte sociale. Face aux grèves et autres actions de mécontentement historiquement fortes, le gouvernement déclare l’état de siège. Loin d’apaiser la situation, cette décision mène aux journées du 19 et du 20 décembre. Le mot d’ordre se répand : “Que se vayan todos” –qu’ils s’en aillent tous–. S’ensuit la valse des présidents, 5 entre le 21 décembre et le 1 janvier. Aucun d’eux ne trouvant une porte de sortie à la crise politique, économique et sociale. Le dernier d’entre eux, Eduardo Duhalde, annonce que l’Argentine ne pourra pas rembourser sa dette. Le pays est ruiné.

Les racines du changement

Tout au long de cette crise, tandis que les acteurs économiques et politiques cherchent tant bien que mal une solution miraculeuse, se joue une autre histoire, sociale. En effet, depuis la fin des années 80, s’opère une révolution dans l’organisation et les formes de luttes sociales. Souvent caractérisés par leur verticalité, leur centralité et leurs moyens de lutte traditionnels (grève, manifestation), la côte des syndicats diminue. Historiquement centraux dans les mouvements sociaux, ils vont se retrouver dépassés par de nouvelles organisations. De celles-ci se dégagent une nouvelle forme de coordination: horizontale, basée sur la démocratie directe et en quête d’une forme d’autonomie vis-à-vis des organisations politiques et sociales traditionnelles.

Le pont Pueyrredón, lieu stratégique de piquete car il est l’un des principaux points d’accès à la ville de Buenos AIres en arrivant du sud

On peut relever le mouvement Piquetero à l’origine simple forme de protestation: le blocage de route. Le piquete, –le blocage d’une route–, à la base lieu de revendications, se transforme en lieu de rencontres et d’échanges. Du fait de son importance croissante, différents acteurs commencent à le considérer comme un mouvement à part entière. Mais, les piqueteros restent très liés aux syndicats et aux partis, très dépendants de ce système.

Cependant, certains collectifs, certaines organisations vont réussir à se positionner en marge de ces structures de pouvoir. Les Movimientos de Trabajadores Desocupados (MTD) –Mouvements de Travailleurs Désoccupés–, sont une autre de ces formes d’organisation. À la fois issus du mouvement Piquetero et des effets de la crise économique sur l’emploi, ils organisent, en plus des blocages de route, des ateliers de production communautaires (vêtements, construction, potagers collectifs…), essayent d’inclure les exclus du système, de redynamiser la vie de quartier…

Cette (r)évolution sur plus d’une décennie, et en particulier son autonomie face aux syndicats, est particulièrement visible lors des journées de manifestations spontanées du 19 et 20 décembre. Grâce à de multiples initiatives et différents acteurs, une partie de la population argentine va débattre, réfléchir, s’organiser. Le but de cette effervecence ? Trouver des solutions face à un État défaillant, face à la crise de représentativité, face à une économie qui a laissé une grande partie de la population sur le carreau.

La crise de décembre 2001 peut être vue comme le moment de collapse le plus fort, cependant la population vit ses années les plus terribles en 2002.

Misère urbaine

Les années de crise ont peu à peu appauvri la population. Le chômage touche donc 20% de la population active en 2002, et en 2003 57,5% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Celle-ci a dû trouver de nouvelles manières pour subvenir à ses besoins. Notamment en cherchant de la nourriture dans les poubelles. Eduardo Catalano, travailleur de l’État au sein de la coopérative Recuperadores Urbanos des Oeste (RUO) –Récupérateurs Urbains de l’Ouest– témoigne: “À Buenos Aires, environ 50.000 personnes ont commencé […] à chercher de la nourriture dans les poubelles pour survivre, […] les gens sortaient chercher du pain dans les poubelles. C’est une réalité, ce n’est pas une invention, ça s’est passé.

Mais il ne s’agit pas seulement des individus, les entreprises commencent elles aussi à s’intéresser aux déchets. “D’un autre côté, vu qu’il y avait une économie en récession avec un dollar très haut, les entreprises du secteur du papier, du verre, du plastique avaient du mal maintenir leur productivité, elles n’en avaient pas les moyens. Ce qui est arrivé ensuite n’était absolument pas prévu, quelque chose de totalement marginal [la récolte des déchets par les cartoneros] a commencé à prendre du sens pour les entreprises. Elles ont commencé à incorporer le papier, le plastique, le verre comme matières premières dans leurs processus de productions.”

Les bases de cette nouvelle activité lancées, les cartoneros n’ont attendu personne pour s’organiser efficacement. Au contraire ce sont même l’État et les syndicats qui ont dû se presser pour rattraper un système bien trop indépendant à leur goût. Ces marginaux forçant la main de l’Etat,  c’est aussi l’association de deux milieux en quête d’alternatives. Une nouvelle histoire de trains et de confluences. ■

Nils Sabin

Sources et pour aller plus loin

Pour des explication plus détaillées sur le contexte économique des années 90 et l’arrivée de la crise:
https://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/argentine/pourquoi-la-crise.shtml

Sur l’apparition de nouveaux mouvements et de nouvelles organisations ainsi que sur leur rôle pendant la crise de 2001:
-“Argentine: Généalogie de la révolte: la société en mouvement” de Raul Zibechi, publié en 2003
-“La hipótesis 891. Más allá de los piquetes“, MTD Solano et Collectif Situaciones, publié en 2002 (en espagnol)

Crédit photo:

Image titre: photo libre de droit

Image du pont Pueyrredón: http://www.laizquierdadiario.com/Puente-Pueyrredon-corte-de-movimientos-sociales-y-apriete-de-la-Policia

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