2017 marque l’année de la débâcle pour la gauche. Nous reprenons, avec ce troisième épisode, et en compagnie de figures emblématiques de gauche, les nombreuses interrogations concernant son avenir. Marie-Noëlle Lienemann, sénatrice et ancienne ministre des gouvernements de Bérégovoy et Jospin, s’est confiée à nous. Au programme : remise en question du parti, primaires et reconstruction de la gauche.

VL. – Deux grosses défaites au printemps dernier, la vente de Solferino, la grande perte des ses adhérents, départ de membres importants et création de mouvements indépendants. Fracturé de l’intérieur, est-ce que l’espace politique du parti est-il mort ou est-ce une difficile fin de cycle ?

Marie-Noëlle Lienemann – La France socialiste n’est pas morte. Le peuple attend un Parti Socialiste digne de ce nom ; un PS au cœur de la gauche, capable de tenir les deux bouts des idéaux socialistes : une contestation du système et une capacité de faire des transformations par la réforme. Cette attente-là est toujours existante.

Dorénavant, il faudrait que le PS ait le courage de redéfinir son projet et le contrat qu’il propose aux français. Les idées socialistes ne sont pas caduques et l’électorat, qui se retrouve dans le socialisme, n’est définitivement pas écarté de ses idées. Maintenant, est-ce que le PS se sent en force ou en situation d’incarner cela ? Cela va être le choix du prochain Congrès.

VL. – La gauche socialiste n’est donc pas morte ?

M. L. – Il n’y a jamais eu une gauche socialiste, il y a toujours eu « des gauches ». La gauche est plurielle : il y a une gauche avec des courants politiques, culturels, et sociologiques différents. Depuis que les idées socialistes existent en France et, d’une certaine façon, depuis que la vie politique existe, il n’y a pas un monolithisme de pensée dans la gauche.

« Il faut que le PS ait le courage de redéfinir son projet et le contrat qu’il propose aux français. »

Donc, la diversité idéologique/politique a toujours existé. Maintenant, les socialistes sont forts, seulement lorsqu’ils sont capables de trouver des synthèses au bon sens du terme : non pas des combines d’apparence, mais des réflexions sur les changements prioritaires, sur les caps stratégiques utiles et nécessaires et sur les réponses à l’attente des gens. Et sur cela, il y a urgence.

VL. – Avec des lignes aussi différentes au sein d’un même parti, est-ce que l’unité est possible ?

M. L. – D’autant plus que la droite du parti est parti. Que reste t-il de cette aile ? Les vallsistes sont partis. Et le hollandisme ? Hollande peut toujours « s’agiter » et, si il y avait eu tant de hollandais, ce n’est pas Benoit Hamon qui aurait été choisi aux primaires du PS.

Il y a plus une sorte d’inquiétude, de questionnement sur ce qu’on peut réellement faire dans la conjecture actuelle, que de crispations idéologiques au PS.

VL. – Il y a une certaine volonté de reconstruire la gauche, ou des signes encourageants du moins. Selon vous, la gauche peut donc encore s’incarner dans le parti ? Et l’idée même du parti est encore utile ?

M. L. – Nous avons besoin de partis politiques. Dans les périodes de crise, la tentation plutôt autoritaire, ou celle de l’homme providentiel, est une tentation qui n’a jamais produit rien de bon. Le monde contemporain est hanté par ce qu’on appelle la « post-démocratie », par des montées d’idéologies contestataires du parlementarisme, contestataires de la démocratie elle-même. Donc, la question démocratique est importante.

Ce qui fait le socialisme français, c’est que nous ne séparons pas l’inspiration démocratique pour la société du fonctionnement démocratique des partis : on délibère collectivement à partir de points de vues qui ne sont pas tous identiques. C’est dans la recherche, et de la dynamique collective qui s’en suit, que se construit la force d’une démocratie. Et les partis sont faits pour cela : ils ne renvoient pas chacun à son identité propre derrière le chef qui sait mieux que tout le monde. Cette question est vitale pour l’avenir de nos sociétés et de notre démocratie.

« Aujourd’hui, ce n’est pas la mode, mais il faut se battre sur l’idée que les partis sont indispensables. Mais il faut que ses partis soient à la hauteur. »

Même si aujourd’hui ce n’est pas la mode, il faut se battre sur l’idée que les partis sont indispensables. Maintenant, il faut qu’ils soient à la hauteur de l’ambition qu’ils se fixent et qu’ils proposent. Il faut faire vivre cette démocratie ; cela veut dire que le mode de fonctionnement des partis doit sortir de la sclérose dans lequel il se sont mis, avec des courants qui n’étaient plus que des écuries derrière des chefs qui faisaient des coups tactiques. Il faut retrouver une vraie vitalité démocratique et donc l’organisation du parti doit obliger cette vitalité démocratique.

VL. – En ce qui concerne le fonctionnement direct du PS avec les Primaires citoyennes ouvertes, ce système est-il le bon ?

M. L. – Ce n’est pas la première question à résoudre. La première question est de savoir si nous pouvons vivre ensemble car nous considérons, qu’ensemble, on peut être utile à la société française et aux idéaux que l’on défend. La primaire est une seconde étape. Aujourd’hui, la question du choix des élus n’est pas la question centrale. La question centrale est la manière dont s’exprime la diversité des points de vue et la manière dont se construit une délibération collective où les gens n’ont pas le sentiment d’abandonner leurs idéaux mais de contribuer à la cause commune. Le reste me paraît secondaire.

VL. – Le PS doit s’occuper d’abord du fond puis après des modalités de la forme ?

M. L. – Il y a une organisation du parti. Mais elle est créée pour que les débats de fond débouchent sur des choses qui font avancer : comment s’oppose t-on ? Quel projet a-t-on pour le pays ? Comment soutient-on des initiatives locales ? Comment nos élus agissent-ils sur le terrain ? Quelle lecture a-t-on de l’avenir ? Tout cela est bien plus important que de savoir si c’est par des primaires ou un autre mécanisme que le parti va fonctionner.

« Il est temps que les partis reprennent leurs missions en main. »

Et il est temps que les partis ne sous-traitent pas à d’autres les missions qu’ils se fixent. Par exemple, les « Think tank » sont devenus la grande mode. Alors si un « Think tank », soi-disant proche du PS, pense quelque chose alors, le parti va obligatoirement suivre les directives. Le vrai « Think tank » doit être le parti lui-même. Il doit être l’endroit où l’on réfléchit sur ce que l’on veut faire et sur la manière dont on veut le faire.

VL. – Le parti doit-il être totalement indépendant ? Que faire des nébuleuses – dans le cadre du PS, Terra Nova – et de ces membres à la fois PS et Terra Nova ?

M. L. – Ils font ce qu’ils veulent, ils ont le droit de vivre, mais ce ne sont pas nos références. Nos références doivent se décider dans le parti.

De la même façon, un Parti Socialiste ne doit pas sous-traiter l’écologie aux écologistes, ne doit pas sous-traiter le social aux syndicats, il doit avoir une certaine idée du social, doit respecter les syndicats et respecter les « écolos » mais doit se construire sa propre pensée et sa propre synthèse. Il est le temps que les partis reprennent leur mission en main.

VL. – Et le candidat à une élection dans tout cela ?

M. L. – On doit inverser la donne. Aujourd’hui, on choisit le candidat qui lui-même va choisir le programme. Du coup, tous les adhérents doivent suivre et cela ne peut plus se faire de cette façon. On rêve ! Je rappelle qu’à la précédente présidentielle, le programme avait été voté par le parti avant que l’on désigne le candidat. Il y avait un programme du parti qui a inspiré plus ou moins le programme du candidat… mais il y avait bien un programme du parti. Là, nous n’avions aucun programme.

Le candidat disait alors ce qu’il avait envie de dire. On l’avait désigné et il n’y avait plus qu’à suivre. Certes, j’avais des convergences avec Benoît (Hamon), mais ce n’est pas comme cela que l’on peut fédérer dans un parti.

VL. – Est-ce que, pour succéder à une seule figure qu’incarnait M. Cambadélis, une gouvernance plutôt collégiale comme celle qui a été mis en place pour assurer la suite de M. Cambadélis peut être une solution ?

M. L. – Là, c’est vraiment très temporaire. Et si c’est pour faire du collégiale pour « noyer le poisson », qu’il n’y ait personne qui ne décide de rien, que personne ne soit responsable de rien, ce serait enterrer davantage le PS. Je n’ai rien contre le collectif, mais il faut, quand même, qu’il y ait un leader et un collectif autour qui soit élu à la proportionnelle des courants, des points de vue et des territoires.

VL. – M. Temal, dans l’épisode précédent, parlait « d’un collectif resserré » avec des mandats précis et des fonctions précises. Cela peut être une bonne idée ? 

M. L. – Ce « collectif », c’est le coup tactique qu’ils ont trouvé pour essayer de faire ce que tout les prétendants et secrétaires, issus de l’actuel majorité du parti, aient chacun leurs responsabilités pour ne pas avoir à demander l’arbitrage des militants. Aujourd’hui, il y a toute une série de leader du parti qui rêvent d’une seule chose : que les militants n’aient pas à choisir. Ils vont alors nous proposer un « triumvirat » où tout est dans tout. C’est un vrai « triumvirat », c’est l’organisation du non-arbitrage des militants sur des lignes claires, sur des propositions claires et pour ensuite faire une synthèse.

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